
Né en 1991 à Rennes, Alexis Audren vit à Paris, enseigne les lettres modernes. Il a entamé une thèse sur l’œuvre de Bernard Noël avant de décider de se consacrer plus entièrement à l’écriture. En janvier 2023, il prend temporairement la direction rédactionnelle de la revue « L’Étrangère ». Il a publié dans plusieurs revues, poèmes et critiques (« La Barque dans l’Arbre », « La Vie Manifeste », « Animal », « margelles », « Un rectangle quelconque », « Astérisque », etc.) et collaboré avec de nombreux peintres, plasticien.e.s et photographes sous la forme de livres pauvres, de livres d’artistes ou de plaquettes d’exposition.
Livres parus : La phrase, cet élastique, Cahiers [appareil], Bruno Guattari Éditeur (2020) / Parmi le paysage, (avec Philippe Agostini), Æncrages & Co (2021) / Bigarrures, Bariolages, éditions Æncrages & Co, avec Philippe Cognée (2023) / Disséminations, Cahier [appareil], Bruno Bruno Guattari Éditeur (2024) Ensemble, paysage, <le trombone> (avec Francis Helgorsky), Bruno Bruno Guattari Éditeur (2024)
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La phrase, cet élastique : marcher, écrire, traverser le paysage ou la page, franchir, arpenter et revenir sur ses pas. Par fragments, envisager le corps.

Extrait de La phrase, cet élastique
le corps de personne
Les formes du monde sont toutes des yeux et des
mains quand je les attends, lentement, quand je les laisse
venir et me toucher, dans le silence, et quand je me
laisse, moi, au-devant de ces formes, qui me dissolvent et
me soulignent, me rendent plus consistant, m’enrobent
dans ce corps de personne.
Les formes du monde ont toutes des yeux et des
mains quand elles se meuvent dans le corps de l’air, cet
air sans moi, de l’air à soi. Un visage, quand les formes du
monde le regardent, est tous les visages inconnus de soi
qui ne peut jamais voir son visage en regardant le monde
à chaque instant du corps de l’air, l’air de son corps, l’air
de personne accueilli et traversé.
Un oeil est dans mon oeil, qui se regarde quand je ne
me regarde plus dans les choses vues. La couleur devient
rayonnante, étincelante, rouge, sang expulsé sitôt caillé
; elle se dégrade dans les formes, harmonieusement,
comme autant d’épaisseur ajoutée à la présence de l’air
dans son corps de personne. Les formes du monde entourent
mon corps dans son air, ce corps devenu le corps
du monde, de personne, quand je cesse de penser à mon
corps et aux formes du monde, apparemment devant,
mais seulement vues. Mes yeux sont tous les yeux du
monde quand l’espace vibre d’une attention extrême ; les
yeux et les mains des formes se regardent et se touchent
elles-mêmes ; elles laissent l’espace à mon corps pour
toucher ce qui fait corps dans ce qui le traverse sans moi.
Mes mains s’agrandissent dans l’air, écartent leurs
doigts et les allongent, comme des possibilités de recouvrir
le monde, les mains de personne, se touchant
elles-mêmes, à l’infini. Un oeil parmi tous les yeux est ma
bouche, avant que je la regarde comme la bouche de personne,
s’embrassant elle-même, dans la conscience des
lèvres au contact du corps de l’air ; ces lèvres, éclatantes,
rougeoyantes, comme la lumière de l’air quand elle étincelle
d’une présence rassemblant les formes, un bref instant,
mais de plus en plus long dans l’effort du corps pour
se déporter.
Mon corps devient un corps qui se délite, se désassemble
dans tout ce qui le touche, sol, table, chaise, fenêtre,
ciel, vent, zigzaguant dans l’air, disséminant ses
particules, créant des limites aux formes pour qu’elles les
rompent, incessant ballet de création et de destruction
dont se nourrit le corps de personne, avalant toute matière
avant de la rejeter violemment afin qu’elle nourrisse
toutes les formes à venir dans sa présence, lumineuse,
solaire, insupportable et indispensable.
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Disséminations, d’Alexis Audren, réunit de courts poèmes en prose réalisés « avec » et « pour » des artistes plasticiens.
À l’origine, en effet, ces écrits ont accompagné peintures, collages, photographies de « livres pauvres » ou de plaquettes d’expositions. Quoique les travaux soient de nature différente, l’ouvrage rend ici compte d’une évidente continuité d’écriture. Or, si le titre témoigne du geste initial d’une dispersion assumée, il semble bien qu’en choisissant de regrouper ces fragments, on se rapproche au plus près du sens du terme recueil.

Extraits de Disséminations
On regarde des morceaux de soi, œil pincé, partir avec les jours, comme on repousse sa charogne entre le pouce et l’index, un organe au bout du plomb, hameçon déjà fiché dans l’aorte. C’est une pêche en eau peu profonde ; l’appât se laisse traîner, déjà mort. Mâchoire fermée, on tente de contenir le dedans, tous les noms au loin : le vain est si vite écarté.
(du bout de l’œil)
(musique des couleurs)
Il y a un fauteuil à bascule scopique. Une extension du do- maine de la pensée, de la parole. On construit sa mécanique des fluides, sa vie présente, en ouvrier du verbe. Par petites touches réminiscentes, un vague souvenir de lecture, d’une chose vue, d’un assemblage de couleurs, se tisse un réseau protéinique-phrastique empêchant la fonte, la liquidation précoce ; dans les volutes, les nappes, les boucles des formes et couleurs, leurs disséminations musicales, à la Miró, la mémoire du peintre reste infra-langagière. La musique, la musique et la mélodie des gestes, ébranle tout dispositif d’écriture. La chair palpite, baignant dans une émotion palpable, évidente. Cette efficience du son rend béat, ravit.
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<le trombone> n°11 – Publication numérique
Né d’une rencontre, ce cahier, Ensemble, paysage, est un dialogue entre un poète et un plasticien. Les montages photographiques de Helgorsky, jouant de l’illusion de la matière, suggèrent des vues paysagées tantôt sereines, tantôt inquiétantes. Multitude de signes que les vers d’Alexis Audren s’emploient à déchiffrer, comme l’on parcourt du doigt les chemins d’une carte…

extrait de Ensemble, paysage
Un reste de peinture dans la saturation photographique
m’emmêle, m’enroule un corps
tout à l’image incarnant
l’anarchie des matières malléables
et la stratification nous emmène très loin dans les paysages
qui se déploient se déplient
à l’intervalle du figurable et son envers
dans ce qui résiste à l’immense dans l’infime,
à l’infime dans l’immense.
Et comme la trace de l’homme laissée,
toujours, infime parmi l’infime,
se promenant parmi la pierre.
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